Comment rendre les véhicules militaires plus discrets sur les terrains d’opération ? C’est la question posée par le projet Caméléon de la direction générale de l’armement (DGA), associant le groupe Nexter et IMT Atlantique dans le cadre du Carnot Télécom & Société numérique. En s’inspirant de l’animal au célèbre camouflage, les chercheurs développent une peau hautement technique capable de reproduire les couleurs et textures environnantes.

 

Tous les 14 juillet, le défilé des Champs Élysées donne à voir les véhicules militaires français aux couleurs forestières. Nappés de taches noires, vertes et marron, ils sont ainsi équipés d’un camouflage adapté aux paysages arborés d’Europe. Moins fréquemment affichés à la télévision sont les camouflages spécifiques d’autres régions du monde. Aussi les chars Leclerc peuvent-ils également s’habiller de couleurs ocre pour les zones désertiques, ou grises pour les opérations en milieu urbain. Cependant, malgré cette palette de camouflages disponibles, les véhicules militaires ne sont pas toujours bien discrets.

« Au sein d’une même zone géographique, il peut y avoir des variations de terrain importantes qui rendent l’efficacité du camouflage variable » pointe Éric Petitpas, responsable des nouvelles technologies de protection spécialisée dans les systèmes de défense terrestres au sein du groupe Nexter. Adapter les couleurs en fonction de la mission du jour n’est pas envisageable. Chaque changement de peinture demande en effet une immobilisation du véhicule de plusieurs jours. « C’est un handicap pour avoir une bonne réactivité lorsque l’on veut envoyer les véhicules en opération extérieure » souligne Éric Petitpas. Pour pallier ce manque de flexibilité, Nexter s’est associé avec plusieurs sociétés spécialisées et laboratoires, dont IMT Atlantique, pour participer au développement d’un camouflage dynamique. L’objectif est de pouvoir équiper les véhicules d’une technologie capable de s’adapter en temps réel à l’environnement.

Baptisé Caméléon, ce projet initié par la direction générale de l’armement (DGA) « est un véritable défi scientifique » témoigne Laurent Dupont, chercheur en optique à IMT Atlantique (composante du Carnot Télécom & Société numérique). Pour les scientifiques, le challenge réside d’abord dans la compréhension du problème. La furtivité repose sur la perception par l’ennemi. Elle dépend donc d’aspects techniques (contrastes, couleurs, luminosité, bande spectrale, texture, etc.). « Il nous faut associer plusieurs disciplines, de l’informatique à la colorimétrie, pour comprendre ce qui rendra un camouflage dynamique efficace ou non » poursuit le chercheur.

Tuiles furtives

L’approche adoptée par les scientifiques repose sur l’utilisation de tuiles fixées sur les véhicules. Une caméra capture l’environnement, et un algorithme d’analyse d’image identifie les couleurs et les textures représentatives de l’environnement. Un motif et une palette de couleurs adaptés sont alors affichés sur les tuiles qui enveloppent le véhicule afin de reproduire les couleurs et la texture de l’environnement. Dans le cas où le véhicule se situe dans un environnement urbain par exemple, « les tuiles afficheront des couleurs grises, beiges, roses, bleues…avec des textures verticales qui simuleront les bâtiments au loin » illustre Éric Petitpas.

Pour adapter la couleur des tuiles, les chercheurs utilisent une technologie de réflectivité spectrale sélective. Contrairement à ce que l’on pourrait s’imaginer, ce n’est pas une image qui est projetée sur la tuile comme s’il s’agissait d’un écran télé. « Les variations de couleur sont basées sur la réflexion de la lumière extérieure, en sélectionnant certaines longueurs d’onde comme on choisirait les couleurs de l’arc-en-ciel à afficher » explique Éric Petitpas. « Nous pouvons choisir sélectivement  quelles couleurs la tuile va réfléchir, et quelles couleurs seront absorbées » précise Laurent Dupont. La combinaison des couleurs réfléchies à un endroit de la tuile donne la couleur perçue par un observateur.

Une démonstration de cette technologie a été réalisée lors du Forum Innovation Défense 2018, un salon consacré aux nouvelles technologies pour la défense. Un petit robot de 50 centimètres de long a été présenté,  couvert d’une peau en tuiles Caméléon. Le consortium veut désormais passer sur un prototype à l’échelle 1. Outre la montée en maturité, la technologie doit aussi s’adapter à tous les types de véhicules. « Pour l’instant nous effectuons nos développements sur un véhicule à échelle réduite, puis nous passerons à un prototype de 3 m², avant de passer à un véhicule à taille réelle » confie Éric Petitpas. La technologie de camouflage pourrait ainsi être rapidement adaptée à d’autres entités ­— comme des fantassins par exemple.

De nouvelles questions apparaissent à mesure que les prototypes technologiques font leurs preuves, ouvrant de nouvelles perspectives pour approfondir le partenariat entre Nexter et IMT Atlantique amorcée depuis 2012. Caméléon est en effet le deuxième programme d’études amont de la DGA auquel participe IMT Atlantique. Sur l’aspect technique, les chercheurs doivent à présent assurer le passage à l’échelle pour des tuiles capables d’équiper des véhicules de taille réelle. Une ligne pilote de fabrication de ces tuiles, portée par Nexter et une la PME brestoise E3S, a été lancée pour répondre aux objectifs du programme. Et l’aspect économique n’est pas à oublier non plus. Un habillage en tuiles sera inévitablement plus coûteux qu’une peinture. Toutefois, la capacité d’adapter le camouflage à tout type d’environnement est un avantage opérationnel important sans immobiliser le véhicule pour le repeindre. Autant de nouveaux défis à relever avant de voir des véhicules furtifs sur le terrain… ou plutôt de ne plus les voir.

 

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